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Dans sa vie, il s'est produit "un
miracle" : sa rencontre avec Fernand Pouillon. Mohamed Boumehdi voue
à l'architecte français une véritable
vénération, au point qu'il est beaucoup plus
facile de le faire parler de son mentor, ce "génie", ce
"Dieu créateur", que de lui. A 80 ans, cette
référence des céramistes
algériens contemporains reste un passionné.
Chaque matin, il est là, dans son atelier de Kouba, le
cœur battant, à guetter les carreaux, les vases,
la vaisselle que l'on extrait du four, encore brûlants. "Il y
a toujours une surprise après la cuisson de la nuit. La
profondeur et le mariage des couleurs... On ne sait jamais exactement
ce que cela va donner."
Du temps de Fernand Pouillon, Kouba était l'un des plus
jolis quartiers d'Alger, mais les petites villas qui en faisaient le
charme ont presque disparu, étouffées par des
constructions anarchiques. Même pendant la
décennie noire 1990, alors que les islamistes
armés et les forces de sécurité
algériennes se livraient à des affrontements
sanglants dans le secteur, Mohamed Boumehdi n'a jamais
quitté Kouba. Son atelier a toujours fonctionné,
comme au premier jour.
C'est en 1966 que le "miracle" a lieu. Fernand Pouillon avait
quitté la France l'année
précédente pour s'installer en Algérie
à la suite de déboires financiers et d'un
séjour en prison qui l'avait durablement blessé.
Le ministère algérien du tourisme lui avait
confié la tâche d'équiper en complexes
hôteliers l'Algérie nouvellement
indépendante. Au cours d'une visite du Palais du peuple,
à Alger, Fernand Pouillon était tombé
en arrêt devant un panneau de céramiques. "C'est
magnifique, mais plus personne ne sait faire cela de nos jours !",
avait-il soupiré. "Détrompez-vous, lui avait dit
un accompagnateur, ce panneau a été fait il y a
six mois..." L'architecte avait sursauté : "Amenez-moi tout
de suite celui qui est capable de faire cela !"
Cet homme, c'était Mohamed Boumehdi, postier le jour et
céramiste la nuit. Pour faire vivre sa famille - il
était déjà marié et
père de deux enfants, dont l'un, Hachemi, travaille
aujourd'hui avec lui -, l'artiste avait accepté un emploi
"alimentaire" à la poste d'Alger. Ses moments de
liberté, il les consacrait à la
céramique. On lui confiait souvent des travaux de
restauration, qu'il accomplissait avec plaisir depuis qu'il avait
été initié au métier par de
vieux maîtres, juste après avoir quitté
l'école avec un certificat de comptabilité en
poche.
La première rencontre entre Fernand Pouillon et Mohamed
Boumehdi a lieu à la villa des Arcades, une
résidence du XVIe siècle, où
l'architecte français a installé ses bureaux.
"J'avais apporté avec moi quatre ou cinq carreaux. Pouillon
les a regardés, et il m'a dit : "C'est vous qui faites cela
?" J'ai dit : "Oui, c'est moi." Il m'a alors demandé :
"Montrez-moi votre main !" Il l'a regardée et il s'est
exclamé : "Mais vous avez de l'or dans cette main !"
DES
COULEURS, DES FLEURS, DES OISEAUX...
Dans les jours qui suivent, la vie de Boumehdi bascule. Pouillon le
persuade de démissionner de son emploi de postier et lui
ouvre un local à Kouba. "Nous n'avions pas un sou, ni lui ni
moi. Et je n'avais rien, ni table, ni outils, ni personnel. Je suis
allé dans la rue et j'ai recruté huit
garçons qui avaient été
renvoyés de l'école. Je leur ai appris
à donner des coups de pinceau sur papier. On a
démarré dès que j'ai reçu
mon four. La première fois, je n'ai pas dormi. J'ai
surveillé la cuisson toute la nuit. Au matin, quand on a
sorti les carreaux, il y avait des ocres, des bleus, toutes sortes de
couleurs superbes... C'était la plus belle
fournée que j'aie jamais obtenue. J'ai couru la montrer
à Pouillon. J'étais euphorique, lui aussi..."
Pouillon est un personnage flamboyant, fort en gueule, une
légende, Boumehdi est discret, paisible, inconnu. Mais l'art
les rapproche et une complicité professionnelle durable se
noue entre eux. "Ils se parlaient avec les yeux, se souvient Hachemi
Boumehdi. Au début, beaucoup de gens m'ont dit : "Attention,
Pouillon va te voler !" Et moi je leur répondais : "On ne
peut pas m'escroquer, je n'ai rien !""
Boumehdi devient l'"habilleur" des œuvres architecturales de
Pouillon. Ensemble ils s'attellent à la
réalisation de nombreux sites hôteliers ou
touristiques : Moretti, Zeralda, Sidi Fredj (ex-Sidi Ferruch) ou encore
Tipaza. Avec eux, l'ornementation, cet art de la civilisation
musulmane, renaît. L'Hôtel El Djazair
(ex-Saint-Georges) d'Alger constitue l'une de leurs plus belles
réussites. Pouillon est chargé de la
rénovation et de l'agrandissement de cet
établissement construit à la fin du XIXe
siècle sur l'emplacement d'un vieux palais
hispano-mauresque. Il confie à Boumehdi la tâche
d'en habiller les murs et les piliers, soit 96 panneaux de trois
mètres de haut sur un mètre de large. Le
résultat ? Une profusion d'arabesques, de fleurs, d'oiseaux,
de volières... "Vous embellissez mes murs !", s'exclame
Pouillon.
Au fil des années, le travail de Boumehdi se diversifie. Un
jour, il voit arriver chez lui Mgr Duval, l'archevêque
d'Alger, qui lui demande d'aménager la stèle sur
laquelle repose la Vierge noire de la basilique Notre-Dame-d'Afrique.
L'artiste se met au travail. Quand il a fini, il découvre,
catastrophé, que le bleu de ses céramiques jure
avec celui du manteau de la Vierge. "J'ai tout cassé,
immédiatement ! J'ai autant de respect pour mon travail que
pour la religion des autres."
Parfois, c'est au tour de Fernand Pouillon de se retrouver
confronté à des situations inattendues, raconte
encore Boumehdi. Un matin, l'architecte français
découvre des échafaudages dressés
contre l'église de Diar el-Mahçoul, en face de
chez lui. Cette église, c'est lui qui l'a construite, avant
l'indépendance, et elle fait sa fierté. Pouillon
apprend, éberlué, que "son bijou" va devenir une
mosquée. Le clocher doit se transformer en minaret.
"Arrêtez tout ! Je prends cela en charge", ordonne-t-il aux
ouvriers, affolé à l'idée que l'on
puisse massacrer son travail. Il veille au grain pendant toute
l'opération et fait appel, une fois de plus, à
Boumehdi. Celui-ci recouvre le clocher de carreaux de
céramique bleus émaillés d'or et en
fait un minaret "aussi beau que ceux d'Ispahan". Quand Pouillon voit le
résultat - magnifique -, il n'a qu'une phrase, en guise de
compliment : "Il fallait être fou pour oser mettre du bleu
dans le bleu du ciel !"
par Florence Beaugé
Biographie
1924
Naissance à Blida.
1947
Découvre la céramique à l'usine de
Berrouaghia.
1966
Rencontre Fernand Pouillon.
1967
Première fresque en céramique.
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